Forces fragiles
Derniers travaux
Emplâtres américains, réalité ou symbole ?
Démarche
Cette exposition présente des formes-pansements.
Elle propose de découvrir un processus dans lequel un objet de soin, « emplâtre américain Saint Bernard » acheté sous ce nom en pharmacie , utilisé pour apaiser une douleur, devient ensuite une production artistique à formes multiples .
Ma démarche s’inspire d’un long parcours de rencontre avec la souffrance humaine du corps et de l’esprit. En tant que thérapeute, j’accueille la souffrance, je l’écoute et m’en laisse traverser, sans forcément chercher à la comprendre tout de suite, ni lui trouver de réponse immédiate. Cependant à longueur d’écoute, je finis par l’entendre mieux, elle se met à vibrer, à résonner autrement que dans son hurlement premier. Il faut du temps. Peu à peu, elle devient autre, elle n’est plus l’ennemie à abattre à tout prix. Cette écoute minutieuse, c’est déjà le début de la transformation. L’artiste est dès lors à l’affut d’un signe que la douleur pourrait lui faire pour lui donner forme et progressivement entrer dans une création dans laquelle technique, problématiques de forme, de couleur et de texture prendraient le pas sur la seule douleur.
Ainsi, dans une aventure sans pareil, la douleur pourrait devenir autre dans un mouvement inédit de dépassement, de transformation et dans de rares cas, de sublimation.
Il s’agit en somme, d’expérimenter seulement, quasiment au pied de la lettre la ou les forme-s de ma propre douleur.
En prenant cette dernière comme point de départ à mon cheminement artistique, je travaille à obtenir des formes qui à un moment donné à l’intérieur d’un processus de création, ne savent plus trop d’où elles viennent. Elles n’expriment pas la douleur, elles ouvrent autre chose, des formes-choses, qui ne renvoient pas tant à leur origine mais se définissent en tant que telles dans leur seule présence matérielle et font éclore un monde nouveau, celui d’une poésie singulière qui tient son propre discours.
Il m’importe que la forme échappe d’une façon ou d’une autre à ce qu’on voulait dire. Cela passe par l’observation , la persévérance, les accidents, les surprises et autres pépites de joie que le processus artistique laisse sur son passage.
Processus
Le souhait de tester ces emplâtres comme pansements sur plusieurs parties douloureuses du corps a initié le processus . Le travail s’est étalé sur deux mois.
- La première étape est celle du soin : porter durant 24 heures un pansement imprégné d’essences bienfaisantes sur la ou les parties douloureuses.
- en même temps, observer la façon dont le pansement agit : effet chauffant, apaisant, réconfortant. En même temps, observer comment la douleur se transforme au contact de l’objet posé sur elle. Des remarquent surgissent : ma douleur s’imprègne dans le pansement, il en prend la forme ;
- le pansement vient rencontrer ma douleur, il la recouvre, il fait corps avec elle. Où se situe exactement le point de rencontre? Je suis étonnée de ces observations et m’interroge si c’est une vue de l’esprit ou si une réalité.
- vient l’étape de l’enlèvement et des traces laissées par le pansement sur la peau: rougeurs, stries et lignes laissées par les plis du pansement qui dans sa souplesse a pris les mouvements du membre pansé. Un graphisme complexe s’est gravé sur ma peau. Je l’observe avec précision ; je le trouve beau. Il y a aussi comme une résonance du port du pansement ; je sens encore un peu sa présence, alors qu’il est absent. En touchant l’endroit où il était, je sens exactement sa forme. Une présence si forte de cette absence m’étonne.
- L’objet pansement retiré s’est lui aussi transformé, déformé. Sa texture m’interpelle : proche de la peau, dans sa couleur, son élasticité, sa douceur. Je ne peux m’empêcher de faire des analogies entre les deux.
- Alors, tout naturellement, s’impose à moi l’idée de garder ces pansements pour en faire de nouvelles expériences (à destinée plastique). Les étirer encore davantage, éprouver leur résistance, les peindre, les imprimer et voir ce qu’il advient.
Ainsi, dans le long (et parfois éprouvant) processus d’un pansement succédant à l’autre, pendant que certains agissent encore sur mon corps, d’autres vivent un autre destin. La douleur originelle imprimée dans le pansement, vient à son tour s’imprimer sur une feuille de papier noir ou un transparent. Un transfert de douleur s’opère. Le réel se mue progressivement en symbolique. Celle-ci est à l’oeuvre, elle avance. La douleur passe dans la forme, elle se transforme et moi avec. Selon les endroits, les ressentis, les besoins, les intuitions, le pansement sera soit blanc, rouge, argent ou or ; parfois, les couleurs peuvent se superposer. L’objet-pansement est collé parfois à l’endroit (la partie visible est celle en contact avec la peau), parfois à l’envers (contact peau caché). Il n’y a plus de vérité de sens, mais une avancée dans la forme guidée seulement par les découvertes progressives de ce qui jaillit au fur et à mesure. Cela devient un jeu.
Je me suis arrêtée quand j’ai senti être arrivée au bout des propositions offertes dans cette étape et que la recherche ne justifiait plus le port quasi quotidien de ces emplâtres devenu fastidieux.
Ce travail s’inscrit dans une recherche artistique plus globale que je mène depuis plusieurs années sur le rapport entre art et soin intitulée « le Pansement à l’Oeuvre », inspirée par cette phrase de Georges Braque « L’art est une blessure qui devient lumière ».




















